RUNNERBANDANCE 10

La conception de Quotient Empirique, Partie 2

par Evelyn Reid, About.com

« Ne sommes-nous pas essentiellement définis par notre influence sur les autres? C’est bien cela qui détermine qui nous sommes. Nous ne sommes ni ce que nous prétendons être, ni ce que nous voulons être, mais la somme de l’influence et de l’importance que nous avons, dans nos vies, sur les autres. »  Neil deGrasse Tyson

J’ai finalement eu l’occasion d’assister à un enchaînement complet de Quotient Empirique durant la onzième semaine de répétitions, quelques jours avant la première du Groupe RUBBERBANDance le 20 novembre 2013, à Montréal, à la Place des Arts.

C’est surprenant de constater à quel point deux mois de pratique entre six danseurs soigneusement choisis peuvent réussir à changer les perceptions. Quand j’ai vu pour la première fois la troupe répéter des bribes de la dernière chorégraphie de Victor Quijada pendant la deuxième semaine de la création, j’ai cherché à comprendre l’histoire de Quotient Empirique. À la onzième semaine, j’ai renoncé à donner une explication logique et linéaire à mes observations parce que j’ai compris un détail clé, fondamental. Il n’y a pas d’histoire.

Au cours de la deuxième semaine, j’en suis venue à la conclusion qu’il s’agissait d’une histoire d’amour, subjective toutefois. Mais quand j’ai assisté à la répétition générale au cours de la onzième semaine, j’ai rectifié le tir. Dans les dix premières minutes puis encore au milieu, j’ai soudainement été persuadée que Quotient Empirique était un opéra déconstruit mettent en scène une divinité jouant avec ses sbires. Cela pourrait avoir un lien avec la trame sonore mystérieuse du compositeur et DJ Jasper “Lil’ Jaz” Gahunia, la musique que je préfère de lui jusqu’ici, en partie en raison de l’intégration de la voix, une première pour Gahunia dans le contexte de sa longue collaboration avec la compagnie.

Ensuite, je suis devenue d’humeur poétique en regardant les différents pas de deux, trios et quatuors pouvant peut-être représenter une exploration de la relation en vogue en Amérique du Nord, le mode de vie polyamoureux. Cette analyse au premier degré a duré tout au plus dix minutes, remplacée par une interprétation plus élémentaire, celle « d’amibes flottant dans un amas de matière visqueuse primordiale », selon mes notes.

Un homme qui assistait à la répétition, le danseur Matt Drews de Seattle, m’a dit qu’il a vu lui une femme se libérer d’une relation conjugale violente. J’y ai vu la même chose, mais après qu’il l’a clairement exprimé. Quelques réflexions et deux pages de mes gribouillis plus tard, j’ai vu quelque chose d’autre, une « reconstitution anthropomorphe du Big Bang, suivie du Big Crunch ». Après avoir soumis tout cela à Victor, qui semblait ravi de ma confusion, j’ai changé mon fusil d’épaule une fois de plus, ayant du mal à comprendre quel était l’électron et quel était le proton dans ce qui devait simplement être une interprétation théâtrale de l’atome dans un ballet de breakdance postcontemporain. Science! Danse! Pourquoi pas ? Puisque c’est dans le titre …

Donc, pour vous épargner un autre de mes monologues intérieurs, je vais simplement finir par le dire.

Je ne sais pas de quoi il est question dans Quotient Empirique. Ou peut-être qu’en fin de compte je le sais ? Avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles, Victor ne m’a pas dit si j’étais près de comprendre ou alors complètement à côté de la plaque. En outre, selon lui, il n’y a pas d’histoire à proprement parler. Mais il y a des thèmes. L’identité. La nostalgie. Les regrets.

Et de l’émotion. L’expérience de regarder la distribution triée sur le volet de Victor interpréter son langage chorégraphique unique est viscérale. Des images continuent de me hanter, comme celle de Katherine Cowie tandis qu’elle rampe sur le sol le cœur palpitant en direction de Lea Ved qui regarde ses spasmes avec inquiétude, mais également avec un détachement brutal, puis qui fait place un moment à Lavinia Vago. Et celle du trio des principaux danseurs masculins de Quotient Empirique – Franklin Luy, James Gregg, Zachary Tang – où chacun s’attaque à l’autre de manière tellement explosive qu’il n’est jamais tout à fait clair s’il s’agit de collaboration ou de combat. Sont-ils amis ? Ou ennemis ?

La seule chose qui est claire pour moi, c’est que chaque action de Quotient Empirique entraine une réaction. Une chute amène une prise. Un coup de poing provoque une obstruction. Même un simple doigt pointé entraine une ondulation invisible de mouvement dans l’espace qui influe sur quiconque se trouve sur son passage.

Dans Quotient Empirique, tout le monde est affecté par tout le monde. À mon humble avis, c’est inévitable.